Je vais aujourd’hui dévier de mes sujets habituels pour rentrer dans un sujet un peu plus polémique : la campagne présidentielle française et ses sujets. Enfin plutôt l’absence du sujet qui pourtant devrait être au centre de toutes les préoccupations : l’énergie. L’accident nucléaire de Fukushima a mis, il y a quelques mois le nucléaire au centre de toutes les attentions. En a résulté l’accord EE-Les Verts/PS et le problème énergétique a été discuté pendant la primaire du PS. Pour rappel, cet accord prévoit la “fermeture progressive de 24 réacteurs” nucléaires sur les 58 que compte la France. Je vais expliquer ici pourquoi je pense que cet accord est une idée désastreuse et pourquoi, si son application est effective1, le programme de François Hollande sera inapplicable. Je ne vais pas expliquer ici pourquoi il me semble que sortir du nucléaire pour des raisons de sécurité me parait totalement illogique, cet article le fait très bien.
D’abord, un petit historique : la France n’a eu une croissance supérieure à 3% que 5 fois depuis 1979 (fin des Trente Glorieuses) et la dernière fois remonte à plus de 10 ans2. Malgré cela, les programmes des principaux partis politiques tablent sur une croissance de 3% pour financer leur programme et résoudre les problèmes de la France : emplois, retraite, sécurité sociale… Hors, sans une politique énergétique rigoureuse et bien pensée, nous n’arriverons jamais à ce chiffre. Voici les raisons.
L’augmentation du prix des énergies fossiles
Bernard Bigot (Administrateur Général du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) a pointé du doigt le fait que “nous [ayons] dépensé 62 milliards d’euros en gaz et pétrole en 2010 contre 23 milliards il y a 5 ans” pour une consommation à peu près équivalente (entre 260 et 265 millions de TEP — Tonne d’équivalent pétrole). Autrement dit, en 5 ans, nous avons dépensé 39 milliards d’euros de plus seulement à cause de l’augmentation du prix de l’énergie fossile. Pour vous donner un ordre d’idée, le budget de l’Éducation Nationale, c’est 62 milliards, le budget de la Recherche de l’Enseignement Supérieur, c’est 25,5 milliards3. Ce genre de comparaison permet de comprendre que si l’on résout le problème de l’énergie, alors il y a des chances qu’on ait les moyens de résoudre beaucoup d’autres problèmes.
La part du nucléaire dans l’énergie française
Comme dit précédemment, la France consomme à peu près 265 millions de TEP par an. Ce chiffre se décompose comme suit :
- gaz, pétrole, charbon : 133,5 millions de TEP
- énergies renouvelables thermiques (ENRt : bois, solaire thermique…) : 17,1 millions de TEP
- électricité (tout confondu : nucléaire, hydraulique, éolien…) : 115,1 millions de TEP
Nous avons vu que l’augmentation du prix des énergies fossiles rend obligatoire la diminution de leur part. Nous n’arriverons jamais à réduire notre consommation de manière assez importante pour absorber une diminution telle qu’elle va nous être imposée4. Nous devons donc reporter au moins une part des énergies fossiles sur le reste. Nous avons donc deux choix : le renouvelable et le nucléaire. Ce que nous disent les anti-nucléaires, c’est de supprimer le nucléaire (logique, non ?). Il faudrait donc le remplacer par du renouvelable ou du fossile. Nous avons vu qu’avec le fossile, nous courons à notre perte (coucou, nos amis allemands), il faut donc se reporter sur le renouvelable. Malheureusement, ce n’est pas possible, du moins à court/moyen terme.
Les problèmes des énergies renouvelables
Moi, les énergies renouvelables, j’aime bien. Sur le papier, c’est tout joli, tout beau. Le gros problème, c’est que nous ne sommes pas près de remplacer le fossile par le renouvelable. Et cela pour plusieurs raisons :
- La quasi-totalité des énergies renouvelables n’ont pas une production constante : l’éolien dépend du vent, le solaire du Soleil etc. (c’est la journée des lapalissades). C’est un problème à cause du point suivant.
- Nous ne savons pas stocker l’électricité. Nous sommes obligés de la produire en même temps qu’elle est consommée. Par exemple, les pics de consommation ont lieu lors des soirs de grand froid (quand il n’y a ni Soleil, ni vent…). Les énergies renouvelables ne peuvent donc pas assurer la production en ces moments là et le relais doit être pris par une autre source : fossile ou nucléaire, à choisir.
- Les énergies renouvelables sont encore chères. Dans une société ou le pouvoir d’achat est un problème majeur, c’est une composante à ne pas laisser de côté.
- La réticence de la population à voir des installations gigantesques (fermes solaires, champs d’éoliennes…) près de chez eux.
Conclusion
Pour survivre économiquement, nous devons vite trouver une solution pour réduire notre consommation d’énergie fossile. Pour cela, nous ne pouvons pas (encore) utiliser les énergies renouvelables : ce n’est pas économiquement viable et le gain en émissions de CO2 n’est pas si grand si nous devons utiliser des usines thermiques pour combler les creux de production. Le nucléaire est donc, pour l’instant, la seule solution.
Pour ceux qui veulent plus de lecture sur le sujet :
- Cet article, et plus généralement tout le blog.
- Cette interview de Jean-Marc Jancovici et tout le site.
- Cette interview de Michel Rocard.
C’était mon premier article de ce genre, je ne suis pas sûr d’avoir très bien réussi l’exercice. Je vous invite à débattre aussi bien sur le fond que sur la forme dans les commentaires :-)
PS : je dédie cet article à Kate Romm, une traductrice régulière selon mes informations :-) Bonjour Mademoiselle !
Je suis plus ou moins d’accord avec toi ^^
Il y a en fait quelques points que tu as omis dans ton article.
Tout d’abord l’une des raisons majeures pour lesquelles on va devoir soit quitter, soit faire considérablement évoluer le nucléaire (réacteurs à neutrons rapides tels que superphoenix), c’est que le problème qui se pose avec le pétrole va se poser d’ici à 50 ans pour l’uranium. Les réserves sont pas infinies. Les réacteurs à neutrons rapides permettraient d’utiliser naturellement le combustible des centrales actuelles, et vice et versa (et là on serait parti pour 1000 ans de réserves). Ils posent leurs problèmes de sureté qui ne sont pas plus nombreux que ceux des réacteurs actuels, mais sont quasiment radicalement opposés.
Donc voila, le nucléaire actuel, dans 50 ans prout.
Il va donc falloir investir, soit dans les énergies renouvelables, soit dans les reacteurs de génération IV, soit dans la fusion (mon chouchou). Et si possible dans les trois car ils ont tous leurs avantages.
L’idée d’arrêter les réacteurs pourrait aussi avoir un impact positif pour l’économie a moyen terme. En effet tout gouvernement pas trop stupide cherchera à investir dans autre chose que le pétrole, et ces investissement peuvent permettre de développer un secteur.
Le stockage. En fait il pourrait exister des technologies simples pour stocker l’énergie mais qui ne sont pas forcement rentables à court terme (parce que l’énergie est pas cher). Un exemple, des réservoirs d’eau que tu remplis quand tu es en excès d’énergie et que tu vide quand tu es en déficit.
Donc voila, arrêter les réacteurs faudra forcément passer par là un jour (puisque il faudra de toute façon démanteler les vieux réacteurs), reste à savoir quand et par quoi les remplacer.
From Facebook, A.L. :
Autant je peux te rejoindre sur le fait que les débats sur le nucléaire sont peu ou prou absents de la campagne — ou du moins limités à l’expression de quelque dogme se résumant à OUI ou NON ; autant donc je peux te rejoindre sur ce point, autant certains points de ton analyse manque cruellement d’honnêteté intellectuelle.
«Nous n’arriverons jamais à réduire notre consommation de manière assez importante pour absorber une diminution telle qu’elle va nous être imposée. » Je trouve l’affirmation plutôt péremptoire et même carrément fausse. L’augmentation imposée du prix ne peut entièrement être convertie en diminution imposée de la consommation. La part de dépense peut partiellement augmentée. D’autre part, l’unité d’énergie TEP, si elle est pratique pour les calculs est trompeuse et cache la disparité de l’usage des énergies. Vas-tu acheter un litre d’essence pour démarrer ton ordinateur ? Peux-tu simplement brancher ta voiture à une prise électrique dans ton garage ? Peut-on fabriquer du pétrole à partir d’électricité ? La réponse est bien évidemment non.
« Nous ne savons pas stocker l’électricité. Nous sommes obligés de la produire en même temps qu’elle est consommée. » Là il s’agit d’une affirmation erronée, soit par ignorance, soit par malhonnêteté. Le stockage d’énergie peut se faire (hormis par des batteries coûteuses et polluantes) par stockage d’énergie potentielle. C’est d’ailleurs ce qui est fait dans la plupart des barrages hydroélectriques où l’eau est re-pompée la nuit (période creuse), pour produire de nouveau du courant le jour (période haute). Certes les barrages ne forment pas une solution parfaitement écologique à cause notamment des écosystèmes détruits par l’inondation et de la perturbation des migrations de la faune poissonnière. Toutefois, au sein d’un projet bien préparé, ils peuvent constituer une alternative durable à d’autres énergies en complément d’autres ressources (éoliennes, solaires, marémotrices, etc.). À noter au passage en parlant des usines marémotrices, elles ne dépendent en rien (pas plus d’ailleurs que les barrages à un niveau moindre) des conditions météorologiques immédiates.
Tout ceci étant dit, je ne peux trancher. Je n’arrive pas concrètement à m’imaginer quel doit être le tempo de sortie du nucléaire ou même s’il est nécessaire. Je ne me sens pas le niveau d’expertise pour asséner qu’il faut ou non sortir du nucléaire. Par ailleurs, je crois que le débat est crispé par beaucoup de préjugés et d’idées reçues, comme « le nucléaire ne rejette pas de gaz à effet de serre », alors que la vapeur d’eau à un potentiel de réchauffement global (P.R.G.) huit fois supérieur au CO2 à 100 ans. Mais là encore, peut-être me trompé-je.
Ce qu’aucun candidat ne propose et qui pourrait faire largement pencher mon vote, c’est la tenue d’états généraux sur l’énergie, faisant intervenir TOUS les acteurs (extracteurs de pétrole, raffineurs, lobbies écologiques/nucléaire, chercheurs, citoyens, etc.) pour la mise en place d’un plan à 25 puis 50 ans sur la gestion du parc énergétique français contenant des options pour s’adapter à l’évolution de la situation et révision par le Parlement réuni en Congrès tous les 10 ans. N’oublions pas que l’indépendance énergétique n’est pas qu’un problème économique, c’est aussi et surtout un problème stratégique de géopolitique, tout comme les réseaux de télécommunication ou de transport.
Donc, donc, donc…
@Camille : dans l’ensemble, je suis d’accord avec toi, et je ne prone pas que l’on continue à faire fonctionner infiniment les réacteurs actuels. L’idée qu’un arrêt des réacteurs (si on les arrête aujourd’hui, j’entends) soit bénéfique économiquement à moyen terme me semble discutable, premièrement parce qu’arrêter un réacteur ça coûte cher, deuxièmement parce que je ne pense pas que l’équivalence arrêt des réacteurs < => développement rapide des énergies renouvelables soit très précise…
@Alexandre : j’utilise le TEP parce que c’est les données que j’ai trouvé, j’étais fatigué en écrivant l’article et j’ai pas voulu fouiller plus loin^^. “Nous ne savons pas stocker l’électricité. Nous sommes obligés de la produire en même temps qu’elle est consommée.” Ma formulation est mauvaise. L’augmentation des prix va effectivement être absorbée par un mix de réduction de la consommation et d’augmentation des dépenses. Cependant, le pouvoir d’achat étant une des préoccupations majeure des Français, l’augmentation des dépenses va, à mon avis, très mal passer politiquement.
Ensuite, un point que vous abordez tous les deux : le stockage de l’électricité en utilisé l’énergie potentielle (des barrages quoi…). Je connais ça, j’aurais sans doute dû en parler. Cependant ça pose des problèmes aussi : à l’heure actuelle, la puissance installée est de 25GW (63GW pour le nucléaire, chiffres Wikipédia). Si on réduit notre parc nucléaire de 50% et on remplace tout ça par des énergies renouvelables et qu’on stocke tout avec de l’hydroélectrique, il faut multiplier la puissance du parc par plus de 2 (il y a actuellement 400 barrages en France). A-t-on la place de construire autant de barrages ? Si on tient compte de l’éco-système, des riverains, etc. j’en doute.
Notez aussi que je ne prone pas le tout-nucléaire, je pense simplement qu’arrêter les réacteurs aujourd’hui est une erreur. Sinon, Alexandre, je suis totalement d’accord avec ton dernier paragraphe.
“Notez aussi que je ne prone pas le tout-nucléaire, je pense simplement qu’arrêter les réacteurs aujourd’hui est une erreur. ”
Sur ce point la on est d’accord ^^